Ryanair, c’est comme un condensé de l’histoire de l’Union européenne. Cette histoire qui oppose, depuis plusieurs décennies, l’Europe du marché, de la libéralisation et de l’austérité à l’Europe des luttes, du syndicalisme et de la défense des droits du travail. La première est certainement mieux connue et achevée que la seconde. L’histoire de l’Union européenneUnion européenneOu UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L\'Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007). (En anglais : European Union) du marché est même consacrée, presque naturalisée. À l’inverse, celle de la résistance des salariés, du développement d’un syndicalisme européen de terrain ou de la grève transnationale reste largement à écrire. La présente étude est une pièce au dossier.

Le Gresea Échos n°104 permet de comprendre comment Ryanair est devenue, en 35 ans, la plus grande compagnie européenne en termes de passagers transportés, mais aussi comment ses salariés se sont organisés pour lutter et obtenir des améliorations de leurs conditions d’emploi.

Édito

La grève contre le despotisme d’industrie au 21e siècle

En pleine pandémie de la covid-19, pendant que ses avions sont cloués sur le tarmac des aéroports et qu’elle licencie ou exige des baisses de salaires de la part de son personnel, la direction de la compagnie irlandaise Ryanair vient de passer commande de nouveaux appareils à Boeing. Pour les observateurs du secteur aérien, c’est un signe qui ne trompe pas. Après la pandémie, Ryanair compte bien renforcer sa position de plus grande compagnie européenne. Pour les salariés de l’entreprise, c’est une nouvelle gifle et un épisode supplémentaire dans un conflit social qui dure depuis plus de 20 ans.

Le conflit mené par le personnel de Ryanair est emblématique à plusieurs titres. Il se déroule tout d’abord dans une compagnie aérienne qui représente l’archétype de l’entreprise néolibérale, caractérisé par un despotisme actionnarial qui pèse fortement sur l’entreprise et ses salariés. Pour répondre à cette exigence de rentabilité le management de la compagnie a poussé à son paroxysme le modèle low cost. Les salaires y sont par exemple significativement plus bas que dans les autres compagnies. Le management exige une flexibilité très forte de la part des salariés. Chez Ryanair, les personnels de cockpit (pilotes et copilotes) sont encouragés à créer leur propre société. Quant aux personnels de cabine (hôtesses de l’air et stewards), ils étaient, pour une partie, embauchés par des agences de recrutement, travaillant en sous-traitancesous-traitanceSegment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d'ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison. (en anglais : subcontracting) pour la compagnie irlandaise. Plus récemment, en Pologne, Ryanair s’essaye à la « plateformisation » de l’embauche en engageant des hôtesses de l’air et des stewards sous statut « d’indépendant ». À une époque où le discours sur le bonheur en entreprise sert de cache-misère à la détérioration des conditions d’emploi et de travail, la compagnie irlandaise fait presque figure de contre-modèle tant elle semble renouer avec un despotisme d’industrie pur et simple, dans une relative transparence. Qu’ils soient tristes ou joyeux, les affects des salariés importent peu. Seules comptent l’efficience et la disponibilité des corps et des esprits.

La composition de la main-d’œuvre de Ryanair est aussi spécifique. Le personnel de bord est composé essentiellement de jeunes hommes ou femmes, le plus souvent issus de milieux populaires n’ayant pas ou peu de perspectives professionnelles dans leur pays d’origine et généralement sans expérience de la lutte sociale. Ce personnel est systématiquement déterritorialisé et soumis à un régime disciplinaire très strict par la compagnie. La précarité salariale le pousse à vivre en collocation aux abords des aéroports. Pour sa part, le personnel de cockpit est bien rémunéré, même si les salaires chez Ryanair sont moins importants que ceux des autres compagnies. La profession est caractérisée par un fort corporatisme et les pilotes privilégient souvent la lutte individuelle devant les tribunaux à l’action collective.

Une grève transnationale pour les salaires

Malgré la spécificité de ces acteurs et un contexte peu propice à la conflictualité sociale, Ryanair va connaitre la première grève transnationale offensive de l’histoire sociale européenne. Dans les entreprises multinationales, la solidarité ouvrière est traditionnellement activée en période de crise, lorsque les travailleurs et leurs syndicats sont dans une position défensive. En 2018, chez Ryanair, certains salariés vont se mobiliser non pas pour limiter les pertes d’emplois, mais pour revendiquer des hausses salariales et la fin d’un modèle social particulièrement moins disant. Pour eux, il est évident que Ryanair must change.

En Europe, depuis les années 1980, les grèves d’entreprise portant sur les salaires ou les conditions de travail dans le secteur privé sont clairement en déclin. La conflictualité sociale se concentre sur l’État, les syndicats tentent à ce niveau de limiter l’impact des réformes néolibérales [1]. Le succès est mitigé. L’expérience des " Ryanairs " tranche donc avec cette tendance. C’est pourquoi il est important de comprendre le contexte et les ressorts de cette lutte syndicale remarquable. Pour ce faire, les auteurs proposent dans un premier temps de comprendre le modèle économique et le régime de mobilisation salariale qui se trouvent au cœur du succès commercial et financier de Ryanair. Ils reviennent ensuite en détail sur la lutte des salariés avant de tirer quelques enseignements du « dossier Ryanair ». Ce Gresea Échos est adossé à un travail de terrain réalisé sur deux périodes : 2012-2013 et 2019-2020. Il donne donc la parole aux acteurs de la lutte. C’est à ces militants que la présente étude est dédiée.

Sommaire GE104 ; décembre 2020 ; 64 pages

Éditorial : La grève contre le despotisme d’industrie au 21e siècle
Bruno Bauraind

Ryanair ou l’utopie néolibérale
Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne

Le régime de mobilisation salariale chez Ryanair
Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne

La lutte syndicale des Ryanairs
Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne

Ce que nous enseigne Ryanair
Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne

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[1. Haman, K., Jonhston, A. et Kelly, J., " Unions Against Governements : Explaining General Strikes in Western Europe, 1980-2006 ", Comparative Political Studies, n°46, p. 1030-1057.