Carte d'identité

Secteur Pharmaceutique-santé
Naissance 1989
Siège central Paris
Chiffre d'affaires 3,42 millards d'euros
Bénéfice net 221 millions d'euros
Effectifs 59 571 personnes
Site web http://www.orpea.com
Président Yves Le Masne
Actionnaires principaux Canada Pension Plan Investment Board (14, 2%), Jean Claude Marian, MD (6, 4%), FFP SA (Ile-de-France) (5, 9%), Sofina SA (Private Equity) (3, 7%)
Comité d'entreprise européen non

Ratios 2018

 
Marge opérationnelle % 52,7
Taux de profitprofitIl s'agit du profit attribuable à la société, au groupe. Exemple : lorsqu'une filiale est détenue à hauteur de 50% par le groupe A, seuls 50% des profits de cette filiale est attribué au groupe A. On parle aussi du {{profit net du groupe}}. % 7, 42
Taux de solvabilité % 171, 91
Taux de dividende % 32, 24
Part salariale % 74, 36
Taux de productivité (€) 40687
Fonds roulement net (€) -100, 75 millards

Historique

Maisons de repos ou le filon de l’or gris

Le marché des maisons de repos connait de grandes transformations en Europe et des acteurs commerciaux internationaux y apparaissent ; c’est le cas du groupe français ORPEA, un des leaders de ce marché mondial, également très présent en Belgique.


Avec le vieillissement de la population, le marché de la « dépendance » est appelé à croitre rapidement. Nous entendons par « dépendance » la perte d’autonomie aussi bien mentale que physique, liée au vieillissement physiologique ou à des maladies chroniques. Les dépenses publiques de prise en charge de la dépendance vont se situer en moyenne en 2050 entre 2,2 à 2,9 % du PIB contre 1,2 % en 2007 [1].

Les soins aux personnes âgées, y compris les allocations de soins, l’hébergement et l’assistance aux personnes âgées dans l’accomplissement de leurs tâches quotidiennes, représentent environ 0,5 % du PIB de l’UE. Ces dépenses peuvent varier de plus de 2 % dans des pays comme la Suède ou le Danemark et à moins de 0,5 % dans d’autres États membres de l’UE [2]. Cela représenterait un marché de près de 80 milliards d’euros…

À titre d’exemple, des projections estiment qu’une couverture de 10 à 20 % des personnes âgées et des malades chroniques en produits de télésanté et télésoins (senseurs de chutes, alarmes, appareils d’accompagnement, visites en ligne, télédiagnostic, etc.) pourrait générer un marché de 10 à 20 milliards d’euros [3].

Le secteur des maisons de repos

Le secteur des maisons de repos est quant à lui en pleine mutation au niveau européen où l’on assiste à d’importants regroupements, fusions ou acquisitions. En Belgique, avec la récente acquisition par le groupe Colisée d’Armonea (propriété des familles actionnaires d’AB InBev, Spoelberch et Mévius ainsi que de la famille Van den Brande), ce sont respectivement les 1er, 2ème et 4ème plus grands groupes du secteur en Europe – tous français – qui s’affrontent : Korian (Senior Living Group), ORPEA et Colisée. Il y a pourtant plus de 300 opérateurs commerciaux en Belgique, mais la tendance, comme on l’a vu, est ici aussi à la concentration, car la taille est un atout pour être rentable et satisfaire aux normes réglementaires toujours plus exigeantes.

Korian, via sa filiale Senior Living Group, est propriétaire de 123 établissements en Belgique disposant de plus de 12 700 lits et employant 9 000 collaborateurs. Korian est également actif dans le secteur de l’aide à domicile à travers OTV Home Care. Son chiffre d’affaires 2018 en Belgique dépasse les 430 millions d’euros [4].

ORPEA Belgium détient quant à elle plus de 70 établissements (22 à Bruxelles, 31 en Flandre et 19 en Wallonie) disposant de près de 8000 lits répartis entre maisons de repos (MR) et maisons de repos et de soins (MRS) [5]. Son chiffre d’affaires s’approche de 170 millions d’euros [6].

Armonea (groupe Colisée) compte 74 maisons de repos et emploie 6500 collaborateurs. C’était, jusqu’à il y a peu, le plus grand groupe indépendant actif dans le secteur en Belgique [7]. Son chiffre d’affaires dépasse les 130 millions d’euros [8], avec une activité largement centrée sur la Belgique.

La Belgique est le 5ème marché en importance des maisons de repos en Europe. Elle compte 143 000 lits en structures spécialisées et, selon une étude, il en faudrait 45 000 de plus en 2030 et 130 000 en 2050. Pour créer ces nouveaux lits, d’importants investissements sont nécessaires. Mais les politiques d’austérité sont passées par là et c’est donc le privé lucratif, qui dispose du capital nécessaire, qui prend la main.

En Belgique, en moyenne, l’entrée en maison de repos se fait à 86 ans [9]. Autre chiffre : on dénombre plus de 600 000 personnes âgées de plus de 80 ans sont ; en 2030 en Belgique elles seront 788 000 et dépasseront le million en 2040, pour atteindre 1 629 000 en 2080, soit 11,4 % de la population contre 5,7 % aujourd’hui [10].

Les opérateurs commerciaux gèrent 33 % du nombre des lits disponibles (avec d’importantes disparités régionales : 62,5 % à Bruxelles, 47,5 % en Wallonie et 15,1 % en Flandre), contre 30 % pour les opérateurs publics (CPAS) et 37 % pour les opérateurs privés non commerciaux [11].

Les prix sont plus élevés dans les maisons de repos commerciales que dans les résidences publiques, en moyenne 59 euros par jour pour les premières contre 52 pour les secondes [12]. En moyenne, elles emploient également moins de personnel : le nombre d’équivalents temps plein par lit tourne autour de 0,40 pour le privé contre 0,78 pour le public et 0,56 pour le non-marchand [13].

Le personnel des maisons de repos est financé en partie par l’INAMI. Cela pose question lorsque l’on sait que le privé s’adresse généralement à un public qui peut se permettre l’accès à des structures haut de gamme.

Le groupe ORPEA, une multinationale de l’économie des seniors

Fondé en 1989 par le docteur en neuropsychiatrie Jean-Claude Marian, le Groupe ORPEA peut se targuer d’être devenu un des leaders européens du secteur de la prise en charge des personnes âgées. Avec 96 577 lits dans plus de 950 établissements (dont environ un tiers en France), le groupe emploie 55 000 travailleurs dans 14 pays. Le chiffre d’affaires du groupe était de 3,4 milliards d’euros en 2018 !

À ses débuts, de 1989 à 1999, le groupe se concentre dans le développement de 46 maisons de retraite en France [14]. Dès 1999, ORPEA développe de nouveaux modes de prise en charge des ainés et crée des établissements spécialisés comme les cliniques de soins et de réadaptation ou des cliniques psychiatriques. Pour leur gestion, le groupe crée la filiale CLINEA.

Onze ans après sa création, le groupe entre en bourse en 2002 et débute son développement à l’international en 2004.

C’est par l’Italie que tout commence. Orpea ouvre ses deux premiers établissements en dehors de l’hexagone. La stratégie consiste à se concentrer sur les pays « faisant face au défi du vieillissement de la population et caractérisés par une offre fragmentée et insuffisante en matière de prise en charge du Grand Age » [15]. Aujourd’hui, ORPEA compte 15 établissements dans le pays, tous développés et construits par le groupe.

Au développement interne en Italie, la multinationalemultinationaleEntreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d'une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères. (en anglais : multinational) française va préférer les acquisitions en Suisse, en Belgique et en Espagne à partir de 2006. En effet, c’est au travers de l’acquisition d’une clinique psychiatrique au bord du lac Léman à Nyon, d’un complexe gériatrique à Bruxelles et du groupe CARE actif en Espagne (15 établissements pour 1.504 lits) qu’il renforce sa présence européenne. En 2008, le groupe se structure au niveau européen en créant des sièges administratifs en Belgique, en Espagne et en Italie.

À côté du développement international, le groupe continue de renforcer son réseau français, avec en 2010 la reprise du groupe MEDITER (incluant une prise de participation dans le groupe MEDIBELGE) représentant au total 4866 lits répartis sur 57 établissements.

En 2012, le groupe fait l’acquisition d’Artevida (1162 lits en Espagne) et prend le contrôle à 100 % de MEDIBELGE (Belgique).

En 2013, CPPIB, 1er fonds de pension canadien, devient actionnaire majoritaire d’ORPEA avec l’acquisition de 15 % des actions du groupe [16].

Cela inaugure un cycle de forte expansion, notamment dans les pays germanophones au travers d’acquisitions majeures en Suisse (Senevita : 2293 lits dans 21 maisons de retraite), en Allemagne (Silver Care : 5963 lits dans 61 maisons de retraite ; Celenus : 15 cliniques et 2602 lits ; RGB : 3006 lits et Vitalis : 2487 lits), en Autriche et République Tchèque, en s’emparant du groupe Senecura (4236 lits).

En 2016, ce sera le tour de la Pologne avec la reprise du groupe MEDI System (704 lits dans 7 établissements) ainsi que le doublement du réseau en Espagne avec l’acquisition du groupe Sanyres (3300 lits dans 18 maisons de retraite). Cette même année, ORPEA ouvre son premier établissement à Nankin [17] en Chine, où le groupe entend poursuivre un « développement prudent » notamment via des joint-ventures avec HNA Group et Taikan Insurance Group créées en 2018.

Aux Pays-Bas, après la reprise de deux résidences médicalisées pour seniors en 2018, le groupe français a acquis trois institutions de soins pour personnes âgées mentalement déficientes en janvier 2019. Avec 67 établissements aux Pays-Bas, ORPEA détient 10 % du marché des résidences médicalisées dans le pays [18].

Finalement en 2019, le groupe qui fêtera ses 30 ans met le pied en Amérique latine avec l’acquisition de 50% de Senior Suites, le premier groupe chilien de maisons de retraite, et de 20 % de Brasil Senior Living, acteur brésilien des maisons de retraite, cliniques de soins de suite et de soins à domicile. Depuis lors, ORPEA s’est également implanté en Uruguay [19].

En 30 ans, le groupe français a donc connu une expansion impressionnante et se positionne aujourd’hui comme acteur incontournable du marché de « l’or gris », particulièrement dans la gamme « premium », à savoir les établissements haut de gamme.

La face cachée de la commercialisation

Si le développement des maisons de repos commerciales fait le bonheur des actionnaires, il en va autrement pour les résidents et les salariés.

En effet, la recherche de profitprofitIl s'agit du profit attribuable à la société, au groupe. Exemple : lorsqu'une filiale est détenue à hauteur de 50% par le groupe A, seuls 50% des profits de cette filiale est attribué au groupe A. On parle aussi du {{profit net du groupe}}. dans le secteur s’accompagne d’une chasse aux coûts qui impacte largement la qualité des soins (réduction de l’offre de services comme les visites médicales, soins des blessures ou prise de médicaments), l’accompagnement des résidents (ratios de personnels plus faibles) ainsi que les conditions de travail et de salaire dans ces structures.

La gestion au sein de ces groupes transnationaux se caractérise donc par une chasse aux coûts : regroupement d’achats pour plusieurs maisons, compression du personnel, morcellement des tâches des accompagnants des résidents. Cela va de la limitation du nombre de langes par personnes jusqu’au poids des tartines [20]. Ensuite, le service est complètement standardisé : mêmes repas au même moment dans les différentes maisons, les cuisines étant généralement regroupées en une seule unité distribuant des plats précuits et préemballés, meubles identiques, pas de personnalisation de l’espace privé du résident, les chambres repeintes dans les mêmes couleurs, etc.

En outre, la vision contractuelle du soin dans les structures commerciales met en tension les aspirations et les principes du personnel pour qui soigner dignement et efficacement un être humain est l’objectif premier. Cette marchandisation fait évoluer la relation entre professionnels et usagers vers un rapport déshumanisé et vide de sens, qui conduit au mal-être au travail pour les professionnels (dépressions, suicides) et dépossède l’usager de sa propre santé puisque celle-ci est désormais considérée comme une marchandise et un enjeu de relations commerciales [21].

Ce n’est donc pas étonnant de voir de nombreux salarié d’ORPEA, dans les différents pays où le groupe est présent, entamer des mouvements de grève. De son côté, ORPEA est réputé pour ses pratiques antisyndicales : licenciement de délégués syndicaux, espionnage des salariés ou pratiques antigrèves [22].

La situation étant similaire dans les différents pays européens, plusieurs syndicalistes français, allemands, italiens, espagnols et belges se sont rencontrés pour négocier la création d’un comité d’établissement européen au sein d’ORPEA comme c’est déjà le cas pour son concurrent Korian. Un premier pas vers un bras de fer européen avec la multinationale de l’or gris ?

L’économie des seniors ou Silver Economy
 
C’est l’économie liée à la population de plus de 50 ans. S’il y a quelques décennies on parlait volontiers des ménagères de moins de 50 ans comme cible commerciale, aujourd’hui c’est bien aux plus de 50 ans, hommes et femmes, que s’intéresse l’industrie. En effet, leur poids dans l’économie européenne est énorme et ne cesse de croitre…
 
En 2015, on dénombrait 199 millions de personnes âgées de plus de 50 ans, soit 39 % de la population totale de l’Union européenne (UE). Les projections suggèrent que ce chiffre atteindra 222 millions d’ici 2025 pour représenter 43 % de la population totale [23]. Logiquement, les plus de 50 ans sont aussi les principaux consommateurs de services de santé, service publicservice publicEntreprise dont le propriétaire, en général unique, est les pouvoirs publics. Dans un sens plus étroit, cela peut vouloir dire aussi que cette firme publique poursuit des objectifs autres que la rentabilité, de sorte à rendre le service fourni accessible à un plus grand nombre. (en anglais : public service) compris, puisqu’à cette classe d’âge correspondent 53 % de toutes les dépenses de santé en Europe.
 
L’économie des seniors est donc devenue un sujet d’analyse mais surtout d’opportunités commerciales pour le secteur privé. Le poids de ce secteur en Europe est estimé à 3700 milliards d’euros en 2015 et devrait croitre d’environ 5 % par an pour atteindre 5700 milliards d’euros en 2025 [24].


[3Stategic Intelligence Monitor on Personal Health Systems, 2012, Phase2 – Impact Assessment Final Report, http://ftp.jrc.es/EURdoc/JRC71183.pdf

[11ibidem

[12ibidem

[22Mathilde Goanec et Thomas Schnee, "Orpea : la mobilisation européenne des salariés s’organise", Mediapart, 7 novembre 2018

[24Ibidem.