A l’ère du "big-business", le classement des plus grandes entreprises mondiales détermine relativement bien les acteurs qui figurent parmi les puissants de ce monde. C’est Walmart qui est élue à la première place des entreprises les plus puissantes depuis 2002 par le Fortune Magazine. Plus riche et plus influente que la plupart des pays, elle a le pouvoir de transformer le paysage spatial et démographique des États-Unis en profondeur, déterminer le salaire minimum réel, casser les syndicats ou influer sur les fluxfluxNotion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c'est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu'il a vendu comme avoir et ce qu'il a acquis. Le flux s'oppose au stock. (en anglais : flow) de capitaux dans le monde entier.

C’est en 1962, dans une zone rurale et délaissée de l’Arkansas, que Sam Walton ouvre son premier Walmart. Depuis, le petit a bien grandi. Avec ses ventes à plus de 400 milliards de dollars, ses bénéfices à 11,2 milliards de dollars et ses près de deux millions de salariés dans le monde [1], Walmart s’est élevée au rang de "première entreprise mondiale". Pour donner une idée plus concrète de l’ampleur des ventes de l’entreprise aux États-Unis, notons qu’elles représentent 2,5 % de l’ensemble du produit national brut produit national brut Richesse marchande créée par les habitants d'un pays ; il se distingue du PIB parce qu'il additionne les revenus reçus de l'étranger et soustrait ceux versés au reste du monde. (en anglais : Gross National Product ou GNP)(PNB) américain [2]. Quant à son chiffre d’affaires, il dépasse en 2001 déjà le PIBPIBOu PIB : Richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial). (en anglais : Gross Domestic Product ou GDP) de pays comme la Suède ou la Suisse [3].

Premier employeur privé aux États-Unis comme au Canada et au Mexique, ce géant se présente lui-même comme investi d’une "mission", celle de "faire économiser pour vivre mieux" : "faire économiser aux gens de l’argent pour qu’ils puissent vivre mieux est au cœur de tout ce que nous entreprenons […] En termes simples, aider les gens à vivre mieux est plus que quelque chose que nous faisons, c’est notre raison d’être. [4]"

Mais l’entreprise ne se limite pas à cette "responsabilité" et se définit aussi comme "chef de file en matière de durabilité, de philanthropie d’entreprise et d’opportunité d’emplois [5]". Ouvertement conservatrice, Walmart prône les valeurs de la famille, de la foi, de la patrie et de l’égalitarisme chrétien.

On l’imaginerait presque sur le banc d’un procès en canonisation. Cependant, l’accusation aurait de bons arguments pour s’opposer à la consécration.

Les bas prix, leitmotiv de la compagnie, ont un prix. Walmart passe sous silence le corollaire qui consiste à réduire au maximum les coûts, sur les produits d’un côté, sur la main-d’œuvre de l’autre, ceci expliquant cela.

Le terme de "walmartisation", aujourd’hui passé dans le langage courant aux États-Unis, ne se réfère guère à la philanthropie de l’entreprise. Il désigne plutôt un modèle caractérisé par des délocalisations fréquentes, une main-d’œuvre surexploitée, l’un n’allant pas sans l’autre, un anti-syndicalisme virulent, la destruction de la plupart des concurrents ou leur obligation pour survivre de s’aligner sur les conditions salariales "walmartiennes", ou encore les pressions qu’exerce la compagnie sur ses fournisseurs, États compris, auxquels elle impose souvent des prix écrasés et qui ont pour conséquence une sérieuse déflation salariale. Drôle de façon de mettre en pratique les valeurs dont elle se fait la promotrice.

Droits de l’homme et conditions de travail

Les conditions de travail des "associés", doux euphémisme que Walmart emploie pour désigner ses employés, associant ainsi le simple vendeur aux décisionnaires payés 1000 à 2000 fois plus, sont pour le moins surprenantes pour une entreprise qui clame haut et fort l’égalitarisme.

Partout où Walmart s’installe aux États-Unis, le revenu moyen des salariés baisse de 2,5 % à 4,8 %. [6] Et pour cause, la compagnie paye ses "associés" 20 à 30% en dessous des concurrents de son secteur [7], obligeant ceux-ci à avoir recours aux programmes publics d’assistance mis en place par l’État, tickets d’alimentation, aide médicale et allocations de logement. [8] S’ajoutent aux bas salaires le grand pourcentage de travailleurs temporaires [9] et les horaires de travail informatisés. Ceux-ci permettent de permuter sans cesse l’affectation de ses quelques millions de travailleurs selon les besoins du moment. La puissance et la mobilité des technologies utilisées par l’entreprise (satellites et autres), permettent de contrôler non seulement la logistique de l’ensemble des magasins Walmart, mais également les centaines de milliers d’employés, depuis la maison mère de Bentonville dans l’Arkansas. [10]

De plus, les conditions de travail ne sont pas exemptes de discriminations salariales. Les femmes sont payées 5 à 15% de moins que les hommes et n’occupent qu’un tiers des postes d’encadrement et seulement 14% de ceux de directeur de magasin, alors qu’elles représentent 72% des employés du groupe. [11] Six femmes déposent ainsi en 2001 une plainte attaquant Walmart aux États-Unis. Elles seront peu après rejointes par une centaine d’autres employées de trente États différents. En 2005, et confirmé en appel deux ans plus tard, le juge fédéral octroiera à la plainte le statut de recours collectif (en anglais : "class-action"). Il s’agit d’une procédure particulière au droit anglo-saxon qui permet à toute personne victime d’un même préjudice d’être défendue dans une action en justice qu’elle le souhaite ou non. Dans le cas de Walmart, ce sont près de 1,5 million d’employées et d’ex-employées, soit la plus grande procédure collective de l’histoire judiciaire américaine. [12] Affaire à suivre…

Mais les actions en justice ne s’arrêtent pas là. A la fin de l’année 2005, un jury californien condamne Walmart à payer 136 millions d’euros à 116.000 de ses employés, pour violation d’une loi de l’État exigeant trente minutes de pause repas par prestation de six heures continues. [13] Les dirigeants de Walmart ne sont pas au bout de leurs surprises. Des dizaines d’autres actions en justice ont été intentées contre l’entreprise, et ce, sur plusieurs fronts : exploitation d’immigrés sans-papiers, discriminations salariales, heures supplémentaires non payées, etc.

A l’étranger aussi, le géant se fait taper sur les doigts. Citons entre autres la revente des parts dans Walmart d’une valeur de 415 millions de dollars que possédait un fonds de pension norvégien "en raison de violations systématiques et graves des droits de l’homme et de la législation sur le travail" [14]. Ou encore le rapport de 216 pages sur la répression des droits des salariés et du syndicalisme dans l’entreprise que publie l’organisation Human Rights Watch en 2007. [15]

L’anti-syndicalisme walmartien

Vu la politique menée par Walmart en matière d’emploi, il n’est pas étonnant de constater que Walmart voit d’un mauvais œil la constitution en son sein de délégations syndicales.

Durant quarante ans d’existence, aucun magasin du groupe ne comptera de représentation syndicale. Selon Mona Williams, porte-parole de l’entreprise, l’absence de syndicat s’explique de la manière suivante : "Notre philosophie est que seuls des associés malheureux voudraient adhérer à un syndicat. Or Walmart fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur offrir ce qu’ils veulent et ce dont ils ont besoin." Et d’ajouter néanmoins " Est-il vraiment réaliste de payer quelqu’un 15 ou 17 dollars de l’heure pour remplir des rayons ? [16]". Réaliste est par contre le salaire annuel de plus de vingt millions de dollars du PDG.

Mais il faut croire que certains "associés" le sont, "malheureux". En 2000, un groupe de bouchers réussit à se syndiquer dans un Walmart au Texas. La sanction ne se fait pas attendre. Les "rebelles" sont renvoyés et leur département remplacé par un rayon de viande préemballée. [17] Même scénario à Jonquière, au Québec. La Commission des relations du travail, la Cour supérieure du Québec et la Cour d’appel du Québec donneront raison à Walmart dans ce dossier même si la décision de licencier les employés du magasin de Jonquière avait été jugée illégale le 22 septembre 2009 par le tribunal d’arbitrage. [18] Rebelote à Gatineau où Walmart ferme l’atelier de mécanique en représailles à la syndicalisation de ses travailleurs.

Toutefois, à toute règle son exception. Une convention collective est finalement imposée au magasin Walmart de Saint-Hyacinthe le 8 avril 2009, quatre ans après l’obtention de l’accréditation syndicale, faisant de cette dernière la seule succursale syndiquée d’Amérique du Nord. [19]

Autre exception, la Chine. Walmart est pour la première fois obligée d’accepter une représentation syndicale d’État au sein de ses 60 magasins, en 2006, soit dix ans après s’y être installée.

Aujourd’hui, les quelque 45.500 travailleurs de Walmart y sont tous syndiqués. Le fait que la multinationalemultinationaleEntreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d'une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères. (en anglais : multinational) dépende stratégiquement d’importations à bas prix en provenance de la Chine n’est sans doute pas étranger à cette percée syndicale, qui s’explique en premier lieu par une volonté politique nationale. [20] Conformément aux dispositions de la nouvelle loi de janvier 2008 sur le contrat de travail, les salaires des travailleurs de Shenyang et de Quanzhou sont désormais régis et protégés par une convention collective qui prévoit entre autres un relèvement salarial de 8%. [21]

Pression sur les fournisseurs

Afin de booster ses marges de profits, Walmart décide constamment de réduire ses coûts d’inventaire, entraînant des effets domino immédiats. En effet, bon nombre des plus grands noms de l’industrie des biens de consommation courante réalisent entre 10 et 30 % de leur chiffre d’affaires aux États-Unis via Walmart. Début 2006 par exemple, la compagnie décide de faire l’économie de 6 milliards de dollars. Résultat, le titre de Procter & Gamble chute de plus de 3 % le 14 mars 2006 et celui de Spectrum connaît une perte de …28 % de sa valeur le 6 avril de la même année. [22]

La majorité des fournisseurs de Walmart délocalisent ainsi leur production en Chine afin de respecter le cahier des charges exigé par la compagnie au niveau des prix. Walmart a de la sorte indirectement entraîné la ruine de nombre de petites villes américaines, privées de leurs industries traditionnelles, et donc une paupérisation croissante d’une bonne part de la population américaine. Depuis que la firme s’est installée dans les années 1980 en Iowa par exemple, l’État aurait perdu la moitié de ses épiceries, 45 % de ses quincailleries et 70 % de ses confectionneurs pour homme. [23] Drôle de façon de créer de l’emploi.

Au Mexique aussi, la firme américaine a rapidement joué de son poids économique pour écraser les marges bénéficiaires de ses fournisseurs locaux et rationaliser les coûts de production. Résultat : disparition des petits distributeurs locaux et diminution de 20% du volume de l’emploi dans le secteur. Aujourd’hui, Walmart est leader du marché des savons au Mexique et les prix dans le secteur ont baissé de 9%. [24] Pour le petit fournisseur de savon mexicain et ses salariés, cela s’est traduit le plus souvent par la fermeture ou des pertes d’emplois.

Critiquée tant par des progressistes luttant contre l’exploitation des employés, que par des écologistes s’attaquant au saccage du territoire et au consumérisme ou encore des conservateurs attachés à l’Amérique d’autrefois, Walmart tente sur tous les fronts de blanchir son image.

La compagnie pousse par exemple ses sous-traitants chinois à ne pas employer d’enfants et à respecter la réglementation en matière de salaire minimum et de durée du travail au risque de leur retirer le contrat. Or pour satisfaire aux exigences de la multinationale, elles sont obligées de diminuer constamment leurs marges bénéficiaires. [25] Prôner l’amélioration du salaire et des conditions de travail de ses sous-traitants dans le Tiers-monde sans remettre en question en même temps la pression à la baisse sur les prix qu’elle leur impose est d’un cynisme particulièrement cruel.

Sur le plan écologique, Walmart se met activement au "green business". Elle équipe ses magasins de panneaux solaires, achète de l’électricité d’origine renouvelable et propose même un indice environnemental à placer sur les produits. [26] Une façon subtile de définir elle-même les standards et de rétablir son image tout en améliorant sa rentabilité.

Enfin, la compagnie dépense des millions de dollars pour des publicités télévisées qui vantent le communautarisme Walmart, le bonheur des travailleurs ou encore la création et la qualité des emplois an sein de son entreprise.

"Modèle pour le capitalisme du 21ème siècle", pour reprendre l’expression de Lichtenstein, Walmart est fondamentalement l’incarnation d’une société dans laquelle les entreprises géantes dictent au monde leurs lois, même si elles essaient de nous faire croire le contraire.

Cette analyse ainsi que la plupart des références en note de bas de page sont essentiellement tirées de la quinzaine de dépêches réunies sous la rubrique Walmart sur l’Observatoire des entreprises du Gresea.

 


Pour citer cet article :

Blanmailland, Lise, "Walmart : profil d’un mastodonte de la distribution", Gresea, 23 février 2010, texte disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/spip.php?article75



[1Dont 1,2 million aux États-Unis. Lichtenstein, Nelson et Strasser, Susan, Walmart, L’entreprise-monde, Les prairies ordinaires, Paris, 2009, p.

[2Halimi, Serge, "Wal-Mart à l’assaut du monde" in Le monde diplomatique de janvier 2006, p.1 et 16-18.

[3Bouvais, Walter et Garcia, David, Multinationales 2005. Enquête sur les multinationales, Ed. Danger public, Paris, 2005, p.324.

[4Voir site Internet officiel http://walmartstores.com/.

[5Ibidem.

[6Halimi, Serge, op. cit.

[7Lichtenstein, Nelson et Strasser, Susan, op.cit, p.62.

[8Une étude menée par des chercheurs de Berkeley estime que le recours à l’assistance publique par les employés de Walmart en Californie coûte chaque année près de 86 millions de dollars aux contribuables, le montant des aides accordées aux familles des employés de Walmart étant environ 40% plus élevé que celui attribué aux familles des employés des autres enseignes. Lichtenstein, Nelson et Strasser, Susan, op. cit., p.63.

[9Voir contrats avec l’entreprise américaine d’intérim Manpower. The Economist du 6 janvier 2007.

[10Wal-Mart aurait investi un budget informatique dépassant celui de la NASA. Lichtenstein, Nelson et Strasser, Susan, op. cit, p.7.

[11Alternatives Economiques n°256 mars 2007.

[12Financial Times du 8 août 2005.

[13Financial Times du 9 juin 2006.

[14International Herald Tribune du 7 juin 2006.

[15Rapport disponible sur le site de Human Rights Watch : http://hrw.org/reports/2007/us0507/. De nombreux autres rapports et publications concernant la discrimination dont fait preuve la multinationale sont disponibles sur le site Internet http://walmartwatch.com

[16Halimi, Serge, op. cit.

[17Ibidem.

[18Le Devoir du 2 décembre 2009.

[19Le Devoir du 9 avril 2009.

[20International Herald Tribune du 31 juillet 2006 et le Wall Street Journal du 10 juillet 2006.

[21Financial Times du 25 juillet 2008.

[22The Wall Street Journal du 28 avril 2006.

[23Halimi, Serge, op. cit.

[24Alternatives Economiques n° 251, octobre 2006.

[25Une analyse du "partage" transnationale/fournisseur réalisée par Thomas Fuller et intitulée "Billions in trade gap, pennies for the workers" dans l’International Herald Tribune est particulièrement parlante à ce sujet. International Herald Tribune du 4 août 2006.

[26Les Echos du mercredi 2 décembre 2009.