Le présent article a initialement été publié dans le Défis Sud n° 128 (décembre 2015, janvier 2016) édité par SOS FAIM.

Photo : “Danone Diagonal Barcelona”, Daniel Julià Lundgren, Creative Commons, via Flickr

La multinationalemultinationaleEntreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d'une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères. (en anglais : multinational) française du lait Danone investit depuis quelques années de manière importante en Afrique. Par une politique de rachat mais pas seulement. Via un fonds d’investissement dénommé « Danone Communities », le groupe supporte également depuis 2008 la « Laiterie du Berger », une entreprise sénégalaise de collecte et de transformation du lait.

L e PDG de Danone, Franck Riboud, a fait de l’Afrique sa « nouvelle frontière ». Après être entré au capital de Fan Milk en Afrique de l’Ouest, le groupe a récemment acquis 40% du kényan Brookside Dairy, n°1 des produits laitiers en Afrique de l’Est [1]. Logique, dans la mesure où l’Afrique, dont la population devrait atteindre plus de 2 milliards d’habitants en 2050, offre d’importantes perspectives de développement, en contraste avec le ralentissement des grands pays émergents d’Asie et d’Amérique du Sud. Afin de conquérir ce fort réservoir de consommateurs, Danone utilise une stratégie éprouvée : prendre une participation minoritaire dans le capital d’un opérateur local puis progressivement acquérir le contrôle majoritaire jusqu’à imposer ses noms et ses logos. C’est ainsi que la multinationale a pu compléter sa présence sur le continent, historiquement très forte en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc) et en Afrique du Sud [2].

L’approche « social business » de Danone Communities

Le groupe français combine cette stratégie de croissance externe avec une approche davantage axée « social business ». Depuis 2008, Danone s’investit ainsi dans une entreprise sénégalaise de collecte et de transformation de lait, la « Laiterie du Berger », via un fonds d’investissement dénommé « Danone Communities ». Au Sénégal, les financements apportés par Danone Communities ont permis au fondateur de la laiterie, un jeune vétérinaire franco-sénégalais nommé Bagoré Bathily, de développer des produits laitiers locaux sous la marque « Dolima », tout en améliorant les services de collecte du lait et l’appui technique fourni aux éleveurs (alimentation pour le bétail, soins vétérinaires, etc.). L’apport de Danone Communities n’a pas été que financier. « Au-delà de cette contribution financière, qui n’est d’ailleurs pas la seule [3], nous avons apporté de l’expertise technique et marketing », indique ainsi Corinne Bazina.

« Du jour au lendemain, le fondateur a dû gérer un système de collecte, une usine et son équipe, la vente et la promotion de produits, etc. Nous l’avons aidé à développer de nouveaux produits, une marque, des outils de gestion financière, un réseau optimisé de distribution. » Malgré une certaine similarité, la Laiterie du Berger présente un profil différent des autres projets du fonds, notamment « Grameen Danone ». L’objectif de ce dernier est de fabriquer localement, au Bangladesh, un yaourt fortifié en micronutriments et de le vendre pour seulement quelques centimes d’euros. La Laiterie du Berger n’apporte clairement pas les mêmes bénéfices nutritionnels. Ce que reconnaît C. Bazina : « Les produits Dolima ne sont en effet pas fortifiés nutritionnellement. Mais le principal impact du projet n’est pas là. Il est social et en amont, c’est-à-dire centré sur le développement socio-économique des éleveurs peuls. C’est aussi pourquoi nous n’avons pas particulièrement cherché à mesurer l’impact nutritionnel, comme cela a pu être fait dans d’autres projets, via des études indépendantes [4]. »

Une gouvernance flexible

Qu’en est-il en matière de gouvernance ? Les structures des organisations, aussi bien la Laiterie du Berger que Danone Communities, ont-elles été conçues pour impliquer différentes parties prenantes et pérenniser leur objet social ? « La Laiterie du Berger est une entreprise classique, indique C. Bazina. Ce qui la distingue est l’utilisation d’indicateurs sociaux, en plus des indicateurs économiques habituels ».

Les actionnaires, qui incluent la famille du fondateur, ont par ailleurs défini « un pacte », sorte de charte « qui stipule les objectifs sociaux de l’entreprise ». Selon elle, l’avantage de cette structure est aussi qu’elle peut « changer d’échelle en fonction de sa seule réussite économique, à la différence d’un programme de développement, basé sur les dons, et donc dépendant de levées de fonds ». On peut cependant regretter qu’aucune ONG n’ait été associée à cette gouvernance. Autre bémol, l’encadrement juridique de l’objet social est plus flou et moins transparent que dans des structures d’économie sociale telles que les associations ou coopératives. Enfin, une autre différence avec ces dernières est l’accent mis sur l’entrepreneur en tant qu’individu, comme vecteur de la réussite sociale, plutôt que sur une dynamique collective et démocratique impliquant des travailleurs. Ces observations peuvent cependant être relativisées dans la mesure où, comme l’indique C. Bazina, « plusieurs ONG locales ont été associées dès le démarrage, entre autres pour aider à améliorer les conditions d’élevage. Dans la plupart des autres projets, Danone Communities a co-investi avec des ONG, telle Care au Bangladesh. Ce n’est pas le cas ici pour des raisons historiques principalement ». Danone Communities est quant à elle structurée en sicav [5]. Comme l’explique C. Bazina, « pour pouvoir lever des fonds en attirant des investisseurs, un système peu risqué est utilisé : seule une partie (10%) des fonds est investie dans les projets de social business (sur lesquels il n’y a pas de bénéfice). Le reste va être placé de manière classique dans des investissements socialement responsables (ISR) » [6].

Quels bénéfices pour Danone ?

Pour Danone, ces projets n’ont bien sûr pas qu’un intérêt philanthropique. Il apporte au groupe de nombreux bénéfices, notamment en termes d’image ou de motivation / recrutement des employés. « Danone Communities est pour l’ensemble des employés de Danone une source de motivation et de fierté ; 40% des employés ont d’ailleurs placé une partie de leur épargne dans la sicav. C’est également une source d’innovation, au travers de rencontres avec les ONG, entreprises locales, etc. Avoir codéveloppé avec la Laiterie du Berger le Thiakry, un produit typiquement local à base de yaourts et de céréales, nous a ainsi beaucoup appris, aussi bien au niveau technique que sur nos manières de travailler. » Une manière aussi de faire connaître la marque et les produits Danone auprès des consommateurs sénégalais ? C. Bazina s’en défend, indiquant que « la marque de la laiterie est Dolima. Très peu de gens savent qu’elle bénéficie d’un soutien de Danone ».

Ce type de projet est également une façon pour le groupe Danone de mieux connaître les spécificités du marché local, et donc de préparer de futurs investissements sur le continent. Le Thiakry, un produit se conservant bien à température ambiante, est ainsi un exemple d’adaptation à la (quasi) absence de chaîne de froid au Sénégal. Le réseau développé via ses activités de social business, notamment auprès de l’ONU ou des gouvernements, pourrait aussi permettre à Danone d’être mieux acceptée lorsqu’elle cherche à pénétrer certains pays. À noter enfin qu’investir dans le lait africain pourrait s’avérer rentable sur le long terme ou dans les situations de flambée des prix de la poudre de lait importée, comme en 2008 et en 2013 [7].

Plus généralement, l’implication de Danone dans des projets de social business tels que la Laiterie du Berger pose la question de la place des multinationales dans le développement. S’ils constituent une formidable source de financement, leur arrivée constitue certainement une forme de privatisation du développement, avec tout ce que cela comporte comme bénéfices mais aussi comme risques. D’aucuns pourraient également critiquer l’incohérence que constitue ce type de projet par rapport aux pratiques générales du groupe Danone. Sans même parler d’optimisation fiscale [8] , la société ne s’est ainsi pas particulièrement distinguée dans l’exercice de notation socio-environnementale effectué par l’ONG Oxfam dans sa campagne « La face cachée des marques » [9].

Danone Communities représente-t-elle pour autant uniquement une manière pour Danone d’investir en Afrique ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Ces activités de social business comportent notamment une grande valeur d’exemplarité, et ce d’autant plus qu’elles font l’objet d’une importante attention dans les médias, universités, autres entreprises, etc. « Lorsque je travaillais pour Grameen Danone au Bangladesh, je recevais plus de 70 visiteurs par mois. Faire connaître le social business et faire en sorte qu’il soit répliquable et répliqué est l’un de nos objectifs. Peut-être pas sous la même forme, mais en reprenant différentes composantes. Nous voulons que ces projets changent d’échelle et se généralisent. Comme le disait M. Yunus, l’impact d’un dollar investi dans le social business est régénéré en permanence ».

Patrick Veillard


[1Figaro. 18/07/2014. Danone poursuit sa conquête de l’Afrique.

[3Outre Danone Communities, le projet bénéficie du soutien de 3 autres investisseurs en social business : « Investisseurs & Partenaires », la « Fondation Grameen – Credit-Agricole » et « PhiTrust Partenaires ». https://lalaiterieduberger.wordpress.com/notre-entreprise/nos-partenaires/.

[4L’historique de Danone en matière d’allégation nutritionnelle la pousse sans doute à une certaine prudence. Les prétendues vertus de ses produits phares Activia et Actimel (beaucoup plus riche en sucres qu’en probiotiques !) ont par exemple été recalées en 2010 par les autorités européennes. http://www.20minutes. fr/france/398204-20100415-activia-actimel-alicaments-desormais-coquilles-vides.

[5Société d’investissement à capital variable. Son principe est de mettre en commun les risques et les bénéfices d’un investissement en valeurs mobilières

[6La sicav est ouverte aussi bien aux actionnaires de Danone, qu’à ses salariés, à ses consommateurs ou et à tout autre investisseur institutionnel ou particulier. Danone a souscrit dans la sicav à hauteur de 20 millions d’euros, mais n’a pas vocation à la commercialiser. http://www.danonecommunities.com/Sicav.

[7RFI. 01/06/2015. De plus en plus de lait africain mêlé à la poudre de lait européenne.

[8Comme beaucoup d’autres grands groupes français, Danone place sa trésorerie, entre autres, en Belgique. Grâce à une disposition fiscale belge appelée « intérêts notionnels », elle a ainsi économisé plus de 50 millions d’euros d’impôts en 2013. Source : Capital. 31/10/2014. Intérêts notionnels : comment les entreprises françaises économisent des centaines de millions d’euros d’impôt via la Belgique