Leçon d’économie amusante. Quoi de plus familier qu’une chope de bière ? On boit, on croit savoir ce qu’on vient d’avaler mais, soudain, magique : la brasserie a disparu ! En Grande-Bretagne, elles disparaissent au rythme de 40 par semaine et, donc, cela peut arriver à tout le monde. Un jour, on se rend comme d’habitude au café et, pffft, il n’est plus là. C’est que la bière est d’abord une marchandise et, là, aujourd’hui, elle ne repose plus sur des bases très solides. Le secteur, comme on dit dans le jargon, s’est consolidé. Les gros ont avalé les petits puis les gros se sont avalés entre eux. Interbrew, le brasseur belge devenu belgo-brésilien (Inbev) et puis américano-belgo-brésilien (Anheuser-Busch Inbev, ABI pour les intimes) enveloppe de ses tentacules 26% du marché mondial, et c’est 50% pour le trio de tête, AIB, Heineken et SABMiller. C’est voir grand et gras. Pour que cela fonctionne, pour en faire une affaire rentable, avec la bière, il faut jouer sur la quantité. C’est que le prix de la chope, pour parler le sabir des économistes, n’est pas très élastique. Les gens ne vont pas la payer à prix d’or. Donc, il faut se rattraper sur la quantité, vendre beaucoup. C’est possible grâce à la consolidation, cela réduit les coûts de production et cela permet de produire beaucoup plus très vite. Sauf qu’il y a un problème, il y a goulet d’étranglement : les brasseries. Le garçon de café ne pourra jamais égaler les gains de productivité obtenus dans l’industrie. Servir dix ou vingt clients, ça va, deux cents, il y a comme une impossibilité physique. On ne peut pas automatiser. Il y a choc entre deux économies. Donc, les brasseries disparaissent. D’une certaine manière, on peut dire que le système mord sa propre queue. Les brasseurs peuvent difficilement se passer des brasseries. L’an dernier, les ventes d’Inbev ont stagné. Croissance zéro. Inbev vit des heures difficiles. Avaler l’Américain Anheuser-Busch lui a coûté en juillet 2008 cinquante-deux milliards de dollars et, pour réduire son endettement, ABI cherche actuellement à en gagner sept... en revendant d’autres brasseries, dans les pays de l’Est. C’est comme ça l’économie, un jeu de Monopoly. En mai 2009, ABI a vendu pour 1,8 milliard Oriental, sa brasserie en Corée du Sud. Il a trouvé preneur auprès du fonds spéculatif Kohlberg Kravis Roberts. La crise, ce n’est pas pour tout le monde. De l’argent facile, renflouages publics aidant, voilà qui ne manque pas.

Source : Financial Times des 15 et 16 juin 2009.