Fondé en 1867, le groupe Delhaize aura traversé le XXe siècle en s’imposant comme l’une des enseignes phares de la distribution belge. Mais depuis 2000, de nombreux changements ont été opérés : nouveaux investisseurs, poursuite du développement à l’est et aux États-Unis, premier PDG nommé en dehors de la famille fondatrice en 2013, plan de restructuration en 2014,… C’est aujourd’hui le groupe Ahold qui absorbe l’enseigne au Lion, l’éloignant encore un peu plus de son socle originel.

La presse a été conviée ce mercredi 24 juin à Molenbeek, au siège social du groupe Delhaize, pour l’annonce - pressentie depuis quelques semaines - de la fusion entre le groupe de distribution belge et le néerlandais. Ahold achète donc Delhaize pour 9,32 milliards d’euros. Bien que les deux directions évoquent une « fusion entre égaux », il s’agit bel et bien d’une absorption de l’entreprise belge par son concurrent Ahold.

En 2007-2008, les actionnaires familiaux de Delhaize avaient bloqué une précédente tentative de fusion. Ces derniers, qui possèdent toujours l’équivalent de 20% du capital du groupe, n’agissent plus de concert depuis quelques années et n’ont donc plus une position aussi dominante dans l’entreprise qu’auparavant. La famille Delhaize sera toujours représentée dans la nouvelle entité par l’entremise de Jacques de Vaucleroy qui a été désigné vice-président du conseil de surveillance.

Si les postes de direction sont répartis également au sein des organes exécutifs, le nouveau groupe, qui sera côté à la bourse d’Amsterdam ainsi qu’à Bruxelles [1], sera toutefois contrôlé à 61% par les actionnaires d’Ahold et c’est Dick Boer (CEO d’Ahold) qui dirigera la nouvelle entité tandis que Frans Muller (CEO de Delhaize) sera en charge de l’intégration des deux groupes.

Nouveau leader du détail alimentaire au Benelux

Le nouvel ensemble regroupera 6.500 magasins et près de 375.000 employés. La nouvelle société prendra le nom « Ahold Delhaize », son siège social sera implanté aux Pays-Bas tandis que le siège européen prendra ses quartiers à Bruxelles.

La fusion devra encore être approuvée par les actionnaires des deux entreprises, mais également par les autorités de la concurrence. L’intégration des deux entreprises pourrait être clôturée avant mi-mai 2016. Concrètement, la fusion consistera pour les actionnaires de Delhaize en l’échange de 4,75 actions Ahold pour chaque action Delhaize détenue. Les deux entreprises tablent sur une synergie qui rapportera 500 millions d’euros par an d’ici la troisième année (liée aux économies d’échelles sur la logistique et les services informatiques notamment ainsi qu’à une force d’achat augmentée) – la question de l’emploi et des salaires (voir plus loin) demeurant en suspens.

Cette fusion va donner naissance à un nouvel acteur d’importance en Europe. Le chiffre d’affaires cumulé des deux enseignes atteint 54,1 milliards d’euros en 2014. La nouvelle structure détiendra une part de marché de 4% aux États-Unis (5e plus grand détaillant alimentaire) et deviendra le 4e détaillant alimentaire sur le sol européen [2]. Pour la direction du groupe, l’entité nouvellement fusionnée ambitionnera dans les prochaines années de devenir leader européen et troisième acteur mondial. Du chemin reste cependant à faire pour atteindre les volumes de vente des principaux distributeurs mondiaux. Wal-Mart devance largement tous ses concurrents avec un chiffre d’affaires de 365 milliards d’euros en 2014 (521 milliards de dollars). Carrefour est à la deuxième place avec près de 102 milliards d’euros de vente réalisés en 2014. Le chiffre d’affaires cumulé des deux entreprises nouvellement fusionnées placerait actuellement le nouveau groupe dans le top 15 des distributeurs les plus importants dans le monde.

Quels avantages pour le nouveau groupe ?

Aux États-Unis, la localisation des magasins des deux enseignes semble complémentaire. Les enseignes américaines Stop & Shop (Ahold), Hannaford & Food Lion (Delhaize) présentent en effet l’intérêt de ne pas se chevaucher géographiquement : les premières étant plutôt implantées dans des zones urbaines, les secondes dans des zones rurales. Cette fusion augmentera la capacité d’achat de la nouvelle entité, qui sera en mesure de négocier de meilleurs prix du fait de la hausse des volumes - sans doute au détriment des fournisseurs sur qui la pression à la baisse des prix sera encore accentuée. Le chiffre d’affaires cumulé des deux enseignes est de 33 milliards d’euros en 2014 sur le sol américain. Ahold et Delhaize réalisent plus des deux tiers de leurs ventes hors de leurs bases (plus des trois quarts pour Delhaize).

En Europe, les économies d’échelles liées aux volumes d’achat pourraient également bénéficier à Ahold-Delhaize, bien que les deux distributeurs soient déjà impliqués dans des centrales d’achat au niveau européen et disposent donc d’une force certaine sur ce point. Les marques de distributeur seront également harmonisées, laissant entrevoir de nouvelles économies d’échelles.

Côté belge, les enseignes des deux groupes devraient cohabiter en l’état avec un risque de mise en concurrence que le groupe devra probablement gérer dans certaines zones. Ahold qui dispose de 31 magasins, tous en Flandre, avait pour objectif d’ouvrir 50 magasins en 2016 sur le territoire belge tandis que Dehaize dispose de 880 lieux de vente. Delhaize, dont les parts de marché se sont tassées ces dernières années et dont la croissance a connu un ralentissement [3], pourra certainement profiter de l’arrivée du groupe fondé par Albert Heijn. Ce dernier, qui dispose de prix d’achat 10% moins élevés que Delhaize, pourrait permettre de contrer l’avancée des discounters Colruyt et Lidl amorcée ces dernières années [4].

Vigilance syndicale sur le front de l’emploi

Les syndicats craignent les conséquences en termes d’emploi de cette fusion après le plan de restructuration qui avait touché près de 1.800 employés de Delhaize en 2014 et 2015. Neuf magasins étaient alors passés sous franchise [5].

La direction a assuré que la fusion n’aurait « pas d’impact sur le volume ou la qualité de l’emploi en Belgique » à court terme, selon le journal l’Echo [6]. Une déclaration qui semble rassurer les organisations syndicales. La restructuration a en effet laissé des traces. Les propos de Delphine Latawiec, représentante commerce pour le syndicat chrétien, rapportés par la RTBF en témoignent : "On ne nage pas dans un climat de confiance absolue." [7] Et Myriam Delmée (FGTB-SETCA) d’ajouter, concernant le lien entre la restructuration de l’année passée chez Delhaize et l’actuelle fusion : "Effectivement, on peut se dire que la direction était tout sauf honnête avec son personnel. Parce que vous ne m’enlèverez pas de l’esprit qu’il est impossible de préparer ce genre de fusion sur un mois et demi alors que nous on négociait comme des imbéciles en Belgique". La vigilance reste donc de mise quant aux engagements pris lors du conseil d’entreprise exceptionnel ce mercredi 24 juin 2015.

C’est plutôt du côté des sièges des deux entreprises et des réseaux logistiques que certains doublons pourraient apparaître, laissant craindre des pertes d’emplois surtout en Belgique où le réseau logistique semble moins développé [8] (salaires plus élevés et législation sur le travail de nuit plus contraignante) selon les dires de Michiel Wallaard, directeur du CNV (le syndicat chrétien néerlandais). La question des rémunérationsrémunérationsIl s'agit de l'ensemble des salaires payés par l'entreprise à ses travailleurs. S'il s'agit évidemment d'une information très intéressante, elle n'est généralement pas fournie par les entreprises américaines et japonaises. salariales est également un motif d’inquiétude. Ahold, qui pratique les contrats « zéro heure » [9], propose en effet des salaires moindres qu’en Belgique, pouvant atteindre les 5,96 euros de l’heure pour les travailleurs étudiants [10]. Les craintes persistent donc du côté belge où les salaires demeurent supérieurs, malgré le fait que Delhaize compte dans ses rangs de plus en plus de contrats à durée déterminée (sans ancienneté, moins de prime à verser…) et d’étudiants.

La politique en matière de franchise ne devrait pas être modifiée en Belgique, toujours selon l’Echo. Selon le communiqué publié par les deux groupes, les enseignes existantes ne devraient pas être modifiées, « Delhaize restera la marque principale en Belgique de la société combinée, et l’enseigne continuera à être dirigée par le bureau de Bruxelles ».

Le phénomène de concentration dans la grande distribution est observable depuis les années 1980. Delhaize n’échappe donc pas à cette logique en étant absorbé par Ahold. Le nouvel ensemble constituera un acteur de poids au Benelux et aux États-Unis. Les questions restent en suspens en ce qui concerne les détails de cette fusion, surtout sur le plan de l’emploi, quelques mois après la restructuration douloureuse opérée en Belgique.

Figure 1- La fusion Ahold-Delhaize. Source : Ahold/Delhaize merge factsheet https://www.adcombined.com/en/home/

 


Pour citer cet article :

Gelin, Romain, "Ahold-Delhaize : fusion ou rachat ?", Gresea, juin 2015, texte disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/spip.php?article1394



[1Voir le communiqué de presse : http://bit.ly/1BGH6nF

[3Entre 2010 et 2014, le chiffre d’affaires n’a crû que de 2,48% pour Delhaize en Belgique tandis que le profit annuel diminuait constamment sur la même période pour atteindre une perte de 39 millions d’euros en 2014.

[5Cette politique permet à Delhaize de ne plus supporter les risques commerciaux sur ces magasins ni de gérer directement le personnel tout en ayant la garantie que ses produits seront achetés et écoulés par le franchisé. Les magasins franchisés sont souvent des PME, et la représentation syndicale n’y est donc pas obligatoire. De plus, les franchises permettent aux patrons de placer leurs employés sous une commission paritaire (CP 201) beaucoup moins avantageuse pour le personnel (salaires inférieurs, primes moindres, travail le weekend …).

[9Qui ne fixe pas de durée de travail minimum. Le salarié est appelé lorsque l’entreprise en a besoin.